C’est celui qui dit qui est

Septembre noir

Le mois de septembre a mal commencé pour l’Etat israélien, son discours officiel, sa prétention à incarner la démocratie et le camp du bien. Dès le 1er septembre, « Sara Netanyahu a accusé Yaïr Golan, opposant politique de son mari Benjamin Netanyahu, d’avoir  eu connaissance en amont de l’attaque commise par le Hamas le 7 octobre 2023, une théorie du complot massivement relayée en Israël »[1].

Nous n’avons jamais écarté d’emblée cette théorie, mais nous n’en avons pas fait la publicité. Nous nous sommes contentés  d’évoquer « une tentative d’intoxication du Hamas par les services secrets israéliens »[2]. Contre Attaque allait un peu plus loin en écrivant : « il est désormais avéré que l’attaque du Hamas n’était pas inattendue : l’armée et les services de renseignement israéliens avaient reçu de multiples avertissements »[3].Contre Attaque évoquait dans cet article de 2024 la fameuse « directive Hannibal », dévoilée dix ans plus tôt par Anshel Pfeffer dans le journal Haaretz : « en cas de capture, la mission principale devient de soustraire nos soldats à leurs ravisseurs, quitte à frapper ou à blesser nos propres soldats ».[4]  Et il se fondait sur les révélations d’un autre article de Haaretz, publié quelques jours plus tôt, signé Yaniv Koubovitch et titré :  Tsahal a ordonné le 7 octobre à la directive Hannibal d’empêcher le Hamas de prendre des soldats en captivité[5]. L’information a circulé au point que, le 9 septembre 2026, c’était un portail d’information financière en ligne,  Boursorama, qui la reprenait : « Benjamin Netanyahu a été informé par les Emirats arabes unis que le Hamas préparait une opération majeure quelques jours avant les attaques du 7 octobre 2023 »[6].

Mais cela ne suffisait pas pour assombrir l’image que l’Etat d’Israël tente de donner de lui-même. Après des révélations sur la façon dont ce régime traite sa population juive, en voilà d’autres sur la façon dont il traite sa population arabe.

Deux jeunes cinéastes Yuval Abraham et Rachel Szor de nationalité israélienne ont dévoilé une autre infamie dans leur documentaire « NAZA ». Et une presse fort peu suspecte de défendre la cause palestinienne a repris leurs informations :

« NAZA »- un terme utilisé par l’armée israélienne pour indiquer le nombre de civils censés être tués dans une frappe aérienne -, se fonde sur les témoignages anonymisés de 24 militaires, dont des officiers, des services secrets israéliens. »[7]

« Les domiciles de certains combattants du Hamas auraient par la suite été bombardés, alors que les opérateurs savaient qu’ils n’étaient pas seuls à l’intérieur, mais en compagnie de leurs familles. »[8]

Et déjà en 2006, Amnon Kapeliouk écrivait « Le fait que les parents des soldats israéliens aient été victimes du génocide hitlérien (…) n’apporte aucune circonstance atténuante à la spoliation des droits des Palestiniens »[9].

 « C’est lui qu’a commencé & « c’est celui qui dit qui est »

La première de ces répliques enfantines a été utilisée sans limite par l’Etat d’Israël et ses soutiens, dans les médias et dans la rue : « l’histoire commençait le 7 octobre, auparavant régnaient la paix, le dialogue et la démocratie. Israël avait subi un « pogrom », ne faisait que se défendre et son action ne pouvait être qualifiée de « génocide ».

Grâce à Mme Netanyahu, nous apprenons officiellement qu’une théorie du complot est massivement relayée en Israël et que deux clans au pouvoir s’en accusent l’un l’autre.

C’est le moment de rétorquer la seconde réplique enfantine.

Il faut garder à l’esprit que l’antisionisme (est) une histoire juive, pour reprendre le titre d’un livre paru en 2023[10].

Le 9 octobre 2023, Sylvain Cypel compare l’attaque du 7 octobre à la bataille des sioux et des cheyennes contre le régiment de Custer à Little Big Horn 25 juin 1876.[11]

En janvier 2024, Charles Enderlin donne un bilan de cette attaque : « côté israélien, de 859 civils, 278 militaires et 44 policiers tués, cela sans oublier 255 otages emmenés à Gaza (…). Près d’un millier d’assaillants ont été tués. »[12]

Les pertes des assaillants voisinant celles des victimes, l’emploi, par les inconditionnels de la cause israélienne, du mot « pogrom » pour qualifier l’attaque du 7 octobre était déjà déplacé. Il l’est carrément lorsque, quelques mois plus tard, le journal Haaretz publie des révélations sur la mise œuvre de la « directive Hannibal ».

Quant à l’accusation de « génocide » portée contre le régime israélien, le documentaire Naza contribue largement à la confirmer en ce qui concerne Gaza. Et le reportage Alice au pays des colons est plus efficace qu’une fiction parodique.

Caroline Fourest  aurait du mal à répéter aujourd’hui (mais elle en est capable, c’est à ça qu’on les reconnait disait Audiard) : « On ne peut pas comparer le fait d’avoir tué des enfants délibérément en attaquant, comme le fait le Hamas, et le fait de tuer des enfants involontairement, en se défendant, comme le fait Israël. »[13]

Le modèle israélien de l’extrême droite

Jean Jaurès a été assassiné en 1914 et son assassin a été acquitté en 1920. Isaac Rabin a été assassiné en 1995. Son assassin a été condamné à la perpétuité, mais  garde de nombreux soutiens en Israël. Quant à celles et à ceux qui ont appelé à la mort de Rabin, ils sont toujours au pouvoir.

Charles Enderlin, qui est toujours franco-israélien, veut croire à une auto-censure, voire une censure, pour justifier l’aveuglement de ses compatriotes.

L’Etat israélien est une des conséquences de la seconde guerre mondiale et une création, de fait, de l’ONU. Mais il faut garder à l’esprit que sa création est un anachronisme dans la marche de l’histoire. Une nouvelle colonisation de peuplement était encouragée, alors que les puissances coloniales commençaient à décoloniser. Certes, c’était dans l’esprit de Theodor Herzl qui, en 1896, dans son livre L’Etat des Juifs, écrivait « Pour l’Europe, nous constituerions là-bas un avant-poste contre l’Asie, nous serions l’avant-garde de la civilisation contre la barbarie » ; et la même année dans Journal : « Une colonie est un petit État, un État est une grande colonie. Vous voulez faire un petit État, moi je veux faire une grande colonie. »[14]

Toute la propagande israélienne a été de transformer ce « fait colonial » en « fait national ». Mais cette transformation s’est fracassée sur l’évolution de la politique de cet Etat. En 2023, mais avant le 7 octobre, Charles Enderlin en était déjà réduit à constater : « La maladie incurable de l’État-nation Israël a un nom : occupation. Et ce ne sont pas les avertissements qui ont manqué. Déjà, en 1976, Yitzhak Rabin, Premier ministre, mettait en garde : « En l’absence d’accord, Israël risquerait de devenir un État d’apartheid ». »[15]

Cela ne choque pas démesurément les élites occidentales qui voient toujours en l’Etat d’Israël un barrage contre la barbarie et un point avancé de la civilisation. Aux Etats Unis, bien sûr, puisque l’inégalité raciale y est une tradition. Mais en Europe aussi car revient constamment dans la conversation l’idée de droit du sang.

Désormais, on peut le dire crûment : « l’apartheid instauré en Israël offre aux Européens un modèle d’autant plus instructif que ce pays porté aux nues par les droites radicales revendique une assise démocratique ».[16]

En dehors du génocide, abondamment documenté et nié, ce qui se passe sous nos yeux, c’est la mise en scène en Israël d’une alternance politique permettant d’exfiltrer, d’exiler ou d’inculper Benjamin Netanyahu et ses proches[17]. Mais l’opinion publique israélienne et surtout la classe politique partagent à la fois une mentalité de supériorité et une mentalité d’assiégés. Elles ne voient d’autre issue à leur sort que la prolongation d’une guerre sans fin (dans les deux sens du terme). L’opposition à cette guerre est de plus en plus minoritaire. Quelques journalistes ou écrivains veulent porter témoignage. Les autres ont préféré partir. Celles et ceux qui remplaceront Netanyahu défendront un génocide à visage humain.

Notre classe politique, d’une grande partie du PS jusqu’à Reconquête, ainsi que la plupart de nos médias, ont su montrer leur compréhension jusqu’alors, et le feront toujours.

https://www.publicsenat.fr/emission/sens-public/7-octobre-netanyahu-savait-il-e0

https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/le-20h-naza-le-documentaire-choc-de-deux-journalistes-israeliens-sur-gaza-01324093.html

Conclusion provisoire

Sylvain Cypel ne dit pas, le 9 octobre 2023, que la victoire des « Indiens » à Little Big Horn 25 juin 1876 sera suivie quatorze ans plus tard, en décembre 1890, par le massacre de Wounded Knee. Eric Vuillard en fait le récit en 2014[18]. Les Etats-Unis avaient pris le temps pour assouvir leur vengeance et leur humiliation. Ils avaient même pris le temps de recruter des policiers indiens et une quarantaine d’entre eux pénétrèrent dans un camp d’Indiens afin d’y arrêter le vieux chef Sitting Bull. Cela dérapa. Ils le tuèrent. Beaucoup cherchèrent à s’enfuir. Ils furent rattrapés et bombardés au canon. Eric Vuillard introduit son chapitre par ces mots : « Les derniers pèlerins du monde seront des bandes misérables, peuples chassés, gens que l’on déporte ou que l’on repousse. Ce seront de longues files de morts ».

Mais les Etats-Unis s’imposent déjà comme les maîtres de la réécriture de l’histoire. C’est Buffalo Bill qui s’y colle. Dans ses spectacles, il invente « la bataille de Woonded Knee ». « Une version où les Indiens et le 7e régiment s’affrontent héroïquement et où l’armée américaine sort victorieuse. » (Le régiment reconstitué qui avait été battu à Little Big Horn.)

L’Etat d’Israël n’a pas attendu quatorze ans pour assouvir sa vengeance et son humiliation. Dès le lendemain du 7 octobre, avec le soutien de la plupart des Etats occidentaux et de leurs médias, il a tenté de qualifier de « pogrom » et de « génocide » les affrontements meurtriers avec le Hamas et ses alliés ; et de présenter comme une « pacification » son « opération spéciale » le génocide en cours à Gaza depuis bientôt 3 ans.

L’empire occidental, incarné par les Etats-Unis et l’Etat israélien, se présente sans rire comme « la civilisation », « le monde libre », et « le camp des saints »[19]. Netanyahu et Trump sont le comble, jusqu’à présent, de cette idéologie suprémaciste, celle du « blanc au carré ». Ils proposent des solutions clé en main comme l’annexion du Groenland ou l’aménagement de la bande de Gaza en Riviera. A la traîne, les dirigeants européens, à l’exception de quelques-uns (Espagne, Irlande..), après un sentiment léger de stupéfaction, en viennent à dire pourquoi pas ? L’Etat d’Israël est bien « un avant-poste contre l’Asie », et peut-être un laboratoire pour nous, pour un contrôle social des populations peu ou mal assimilées.


[1] https://www.bfmtv.com/international/moyen-orient/israel/7-octobre-l-epouse-de-benjamin-netanyahu-accuse-un-chef-de-l-opposition-d-avoir-eu-connaissance-du-projet-d-attaque-relayant-une-theorie-du-complot_AD-202609010388.html

[2] « Les choses changeront peut-être lorsqu’il sera procédé à un décompte des pertes de chaque côté. » Mélenchon, la guerre et la terreur (2023) https://causepeople.net/2023/10/27/melenchon-la-guerre-et-la-terreur/

https://blogs.mediapart.fr/claude-bonhomme/blog/211023/melenchon-la-guerre-et-la-terreur

[3] https://contre-attaque.net/2024/07/16/doctrine-hannibal-larmee-israelienne-a-tire-sur-ses-propres-citoyens/

[4] https://archive.ph/romMZ#selection-539.0-543.193 (traduction Google).

[5] https://www.haaretz.com/israel-news/2024-07-07/ty-article-magazine/.premium/idf-ordered-hannibal-directive-on-october-7-to-prevent-hamas-taking-soldiers-captive/00000190-89a2-d776-a3b1-fdbe45520000 (traduction Google).

[6] https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/attaque-du-7-octobre-benjamin-netanyahu-accuse-d-avoir-ete-informe-a-l-avance-par-les-emirats-arabes-unis-e689ae4c2482a0f2a7209969af506d3c

[7] https://www.msn.com/fr-fr/actualite/culture/mostra-de-venise-naza-un-film-isra%C3%A9lien-sur-les-crimes-de-guerre-%C3%A0-gaza-re%C3%A7oit-une-ovation-de-25-minutes/ar-AA2c0t2g

[8] https://actu.geo.fr/geopolitique/naza-des-militaires-israeliens-racontent-dans-un-film-les-methodes-secretes-utilisees-dans-la-guerre-a-gaza-233605?utm_source=welcoming&utm_medium=cpc&utm_campaign=pmo_geo_diapo

[9] « Tsahal », défense et illustration de l’armée israélienne, (2006) Amnon Kapeliouk 

https://www.monde-diplomatique.fr/mav/88/KAPELIOUK/13690

[10] l’antisionisme, une histoire juive. Textes choisis par Béatrice Orès, Michèle Sibony et Sonia Fayman.

[11] https://orientxxi.info/magazine/little-big-horn-en-palestine,6776

[12] https://www.monde-diplomatique.fr/2024/01/ENDERLIN/66457

[13] https://www.politis.fr/articles/2023/10/caroline-fourest-en-toute-distinction/

[14] 19 juillet 1896. Cette citation n’a pas été retenue dans la version française du journal d’Herzl.

[15] Israël, l’agonie d’une démocratie (2023)

[16] Fascisme en France, le grand malentendu, sous titré Le modèle israélien de l’extrême droite, Le Monde Diplomatique, août 2026. Benoît Bréville et Pierre Rimbert auraient dû inverser le titre et le sous-titre. Il n’y a pas vraiment de malentendu, alors que le « modèle israélien » est une évidence pour le bloc fasciste comme pour le bloc néolibéral.

[17] Cette chanson de Gainsbourg semble avoir été écrite pour lui :https://www.youtube.com/watch?v=E8K8bzhFLww

[18]Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody.

Extraits :

«Au petit matin, le 15 décembre 1890, une quarantaine de policiers indiens avancèrent au petit trot jusqu’à environ un kilomètre et demi du camp de Sitting Bull, puis entrèrent au galop dans le village. Tout le monde dormait.  (…)  Les chiens hurlent. La lumière crépite. Des guerriers indiens prennent les policiers à partie. Très vite, c’est le désordre. On insulte les policiers, on les bouscule ; et là plus personne ne sait ce qui se produisit. Les drames emportent avec eux leurs témoins. Un homme sort un fusil et tire. Une bouche tremble. Il n’y a plus de réalité, tout arrive, tout éclate. On se bat. Un bras s’agite furieux. Un premier homme tombe, l’œil tournoie dans la paille, la poussière froide ; brusquement, un policier tire à bout portant. Sitting Bull vacille. Peut-être qu’il entend une dernière fois les huées s’élever des gradins ; il voit les horribles petits visages des hommes vivants, lui, la chose morte. Et puis, un autre policier avance et, d’un coup de carabine, l’achève. On pousse du pied le cadavre.

(…)

Au matin, il y eut un coup de clairon. Les guerriers furent rassemblés ; on leur ordonna de remettre leurs armes à feu. Mais craignant que des armes ne restent cachées, les soldats fouillèrent les tentes. On grimpait brutalement dans les chariots à la recherche de couteaux, de haches, de n’importe quoi. La colère monta. Un escadron tenait les Indiens en joue depuis le sommet de la colline. Soudain, un coup de feu partit. Il y eut une vague échauffourée ; on ne sait où elle commença ; et puis on entendit un grondement terrible, qui aussitôt couvrit tout autre bruit. C’étaient quatre canons de montagne Hotchkiss. Faciles à recharger, maniables, d’une excellente précision à deux kilomètres, ils se trouvaient sur la colline au-dessus du campement.

Alors, tout bascula. Quelques Indiens, qui avaient réussi à contourner la rangée de fusils, se ruèrent sur les soldats. Il y eut un violent corps-à-corps. Les baïonnettes déchiraient les bras, ripaient sur les crânes. On braillait des ordres impossibles à entendre. Les canons tiraient sur les tentes, au hasard. Les châlits s’écroulaient, carbonisés. On courait de toutes parts. Des chariots s’effondraient sous le poids des corps. Puis les canons se mirent à tirer en direction de la plaine afin d’atteindre les fuyards. »

(Le massacre de Wounded Knee)

« Quand la bataille de Wounded Knee est enfin terminée, la plupart des Indiens sont morts. La victoire est écrasante. Buffalo Bill se penche sur un blessé, puis sur un autre. La scène est presque touchante. Enfin, il rend hommage aux combattants indiens qu’il relève d’un geste impérieux, avant d’annoncer le numéro suivant.

(…)

Le reality show n’est donc pas, comme on le prétend, l’ultime avatar, cruel et possessif, du divertissement de masse. Il en est l’origine ; il propulse les derniers acteurs du drame dans une amnésie sans retour. Les rescapés de Wounded Knee devront, pour l’éternité, essuyer les coups de feu à blanc des rangers du général Miles, de nuit comme de jour, puisque grâce à des projecteurs géants, le Wild West Show sera le premier spectacle éclairé de l’histoire du monde, le premier spectacle nocturne.

Désormais, à Strasbourg ou dans l’Illinois, les rescapés du massacre joueront et rejoueront la version soft de Wounded Knee. Une version où les Indiens et le 7e régiment s’affrontent héroïquement et où l’armée américaine sort victorieuse. »

(La bataille de Wounded Knee)

[19] Roman de Jean Raspail (1973). Une des rares émissions supportables de Radio Paris, Affaires sensibles, a choisi de revenir sur cette affaire : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/affaires-sensibles/le-camp-des-saints-de-jean-raspail-ou-le-roman-de-la-race-l-integrale-9750660

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