Les luttes de classes en France

« Peut-on parler d’un retour de la lutte des classes ? »

C’est la question qui, depuis un an, est parfois posée sur les chaines d’intox. La lutte des classes serait d’un autre âge et elle aurait disparu avec… on ne sait plus très bien… Avec la chute de l’URSS au siècle dernier ? On n’en a aucune preuve, évidemment. Mais, puisque le modèle occidental a triomphé, on peut dire que la société s’est apaisée et que les gens ne veulent rien d’autre que consommer.

Cependant, il est parfois nécessaire de se rassurer un peu. Alors on organise des « débats » que l’on peut intituler : « Faut-il avoir peur de ceci ? » ou « Faut-il craindre cela ? ». Et l’on fait semblant de se poser des questions.

Mais les images ont montré que les classes laborieuses pouvaient se montrer dangereuses.

Les « médias » sont bien un « reflet du monde », mais « un « reflet de sa fausse conscience ». Dans « l’ancien monde », les « débatteurs professionnels » pouvaient afficher une certaine diversité. Certains avaient une sensibilité de gauche, mais ne remettaient jamais en question la société de marché. S’ils évoquaient la lutte de classe, c’était comme un mauvais souvenir.

Dans le « nouveau monde », ce ne sont plus que des ébats entre intervenants qui ont tous voté Macron (ou Fillon) au premier tour de la présidentielle. Ils sont d’accord sur l’essentiel et ça se voit. Et ce « nouveau monde » est aussi celui qui, avec constance et obstination, aura provoqué, le retour de la lutte des classes.

Dès lors, il n’est plus possible pour un Apathie ou un Barbier[1] de s’en sortir par une pirouette avec une citation de Warren Buffet : « It’s class warfare, my class is winning, but they shouldn’t be. »[2]. Il leur faudra faire un effort de réflexion et découvrir que cette notion de lutte des classes n’est pas une invention de Karl Marx : il l’a découverte dans le monde qui était le sien et, accessoirement dans une Enquête d’Adam Smith : « Quelquefois les maîtres font entre eux des complots particuliers pour faire baisser au-dessous du taux habituel les salaires du travail. Ces complots sont toujours conduits dans le plus grand silence et dans le plus grand secret jusqu’au moment de l’exécution. »[3]

Oui : le père des sciences économiques modernes sombrait parfois dans le « complotisme ». Mais ce sujet ne sera pas abordé sur les chaines d’intox.

Les « débatteurs professionnels », qu’on présente comme économistes, éditorialistes, élus ou anciens élus, entrepreneurs, experts, universitaires, etc…, ne sont, pour la plupart, que des commissaires politiques du parti dominant. Ils préfèrent dire qu’ils sont du « parti du bon sens », voire du « cercle de la raison ». Ils sont surtout « du bon côté du manche » et sont rétribués par leurs employeurs pour défendre leurs intérêts communs. Ils ont le sentiment d’appartenir un peu aux élites intellectuelles de la nation, puisque les véritables élites les emploient comme salariés.

Ils se voient comme des « cadres très supérieurs » dans une « société spectaculaire-marchande » qui les ravit toujours. Ils sont en effet affectés à la « branche proprement spectaculaire de la vente, de l’entretien et de l’éloge des marchandises »[4], et, parmi ces marchandises, la propagande de leurs employeurs. Et ils sont donc, selon les critères d’Orwell, des membres de ce « Parti intérieur », chez qui « l’hystérie de guerre et la haine de l’ennemi sont les plus fortes ».[5]

La situation réelle les oblige parfois à rencontrer des « prolétaires » ou « vrais gens », des gilets jaunes et des syndicalistes, ainsi que des élus des partis d’opposition. Alors ils se réservent de désigner parmi ces gens-là ceux qui appartiennent au « parti du bon sens » ou au « cercle de la raison ». Les autres seront disqualifiés comme « extrémistes » ou « radicaux ».

Dans la séquence des gilets jaunes, les commissaires politiques ont prétendu distinguer des « vrais gilets jaunes » (qui s’en tenaient au problème des taxes) et des « faux gilets jaunes » (qui « parlaient politique »).[6] La séquence de la grève contre la réforme des retraites a été plus difficile pour eux. Ils en ont été vite réduits à répéter que cette réforme était une promesse de campagne. Et, pour clore le débat, pensaient-ils, ils finissaient par conclure que la remettre en cause revenait à remettre en cause la légitimité du président.

Cependant cette légitimité est déjà mise en cause pour une majorité des Françaises et des Français, même s’ils demeurent légalistes. Les commissaires politiques le savent bien, puisque, en 2017, ils parlaient eux-mêmes de « casse du siècle » et de « hold-up » électoral. Evidemment ils se gardent d’en faire un étalage public. Mais le président élu a lui-même contribué à la mettre en doute dès le 16 septembre en déclarant à ses troupes : « Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain : c’est le Front national. Il faut confirmer cette opposition, car ce sont les Français qui l’ont choisie ».

Qu’il souhaite offrir une revanche à La Pen, ce n’est un secret pour personne, parce qu’il semble encore persuadé de l’emporter. Mais est-il encore pour beaucoup de gens un rempart contre le fascisme ?

Le fascisme est-il autre chose qu’une « défense extrémiste de l’économie bourgeoise menacée par la crise et la subversion » ? Un « état de siège dans la société capitaliste, par lequel cette société sauve, et se donne une première rationalisation d’urgence » ?[7]

Un « fascisme à la française » n’est jamais parvenu au pouvoir sans le secours de l’Allemagne. Mais la bourgeoisie française a, dans son ensemble, toujours préféré Hitler au Front Populaire. Et Adolphe Thiers, pour devenir un « personnage providentiel et « inévitable » »[8], n’hésita pour rétablir l’ordre à massacrer les affreux communards (avec la bienveillance de l’armée allemande). Le commissaire politique Jean Guarrigues ne s’y est pas trompé, qui signe un portrait de lui intitulé : Massacreur ou archange.[9]

Qui sera en 2022 le candidat naturel de la classe dominante au titre de « personnage providentiel et « inévitable » » ? Qui de La Pen et du Macron sera choisi par les classes possédantes comme « massacreur ou archange ? Comme le visage d’un « fascisme à la française » ?

Les années trente reviennent, mais pas seulement sous la forme d’un populisme qui serait contraire à l’idéal européen. Avec le retour des luttes des classes se profile aussi le retour d’un parti de l’ordre économique dominant, qui se flatte d’être conforme à un héritage européen. Et la défense de cet ordre-là, c’est la défense à tout prix du caractère sacré de la propriété privée illimitée et la répression par la force de toute contestation de ce dogme.


[1] Je ne cite ces deux là qui ne sont remarquables que pour leur coquetterie : l’un, son accent ; l’autre, son écharpe. Mais je ne vais poursuivre ici un abécédaire des commissaires politiques du parti dominant.

[2] Cette réponse faite dans un entretien de 2005 a fait l’objet de nombreux commentaires et de traductions abusives. Le milliardaire déplorait-il cette victoire par KO ou s’en faisait-il une gloire pour sa classe ?

[3] Tout le passage mérite d’être retranscrit : « On n’entend guère parler, dit-on, de Coalitions entre les maîtres, et tous les jours on parle de celles des ouvriers. Mais il faudrait ne connaître ni le monde, ni la matière dont il s’agit, pour s’imaginer que les maîtres se liguent rarement entre eux. Les maîtres sont en tout temps et partout dans une sorte de ligue tacite, mais constante et uniforme, pour ne pas élever les salaires au-dessus du taux actuel. Violer cette règle est partout une action de faux frère et un sujet de reproche pour un maître parmi ses voisins et ses pareils. A la vérité, nous n’entendons jamais parler de cette ligue, parce qu’elle est l’état habituel, et on peut dire l’état naturel de la chose, et que personne n’y fait attention. Quelquefois les maîtres font entre eux des complots particuliers pour faire baisser au-dessous du taux habituel les salaires du travail. Ces complots sont toujours conduits dans le plus grand silence et dans le plus grand secret jusqu’au moment de l’exécution; et quand les ouvriers cèdent comme ils font quelquefois, sans résistance, quoiqu’ils sentent bien le coup et le sentent fort durement, personne n’en entend parler. Souvent, cependant, les ouvriers opposent à ces coalitions particulières une ligue défensive; quelquefois aussi, sans aucune provocation de cette espèce, ils se coalisent de leur propre mouvement, pour élever le prix de leur travail. Leurs prétextes ordinaires sont tantôt le haut prix des denrées, tantôt le gros profit que font les maîtres sur leur travail. Mais que leurs ligues soient offensives ou défensives, elles sont toujours accompagnées d’une grande rumeur. Dans le dessein d’amener l’affaire à une prompte décision, ils ont toujours recours aux clameurs les plus emportées, et quelquefois ils se portent à la violence et aux derniers excès. Ils sont désespérés, et agissent avec l’extravagance et la fureur de gens au désespoir, réduits à l’alternative de mourir de faim ou d’arracher à leurs maîtres, par la terreur, la plus prompte condescendance à leurs demandes. Dans ces occasions, les maîtres ne crient pas moins haut de leur côté; ils ne cessent de réclamer de toutes leurs forces l’autorité des magistrats civils, et l’exécution la plus rigoureuse de ces lois si sévères portées contre les ligues des ouvriers, domestiques et journaliers. En conséquence, il est rare que les ouvriers tirent aucun fruit de ces tentatives violentes et tumultueuses, qui, tant par l’intervention du magistrat civil que par la constance mieux soutenue des maîtres et la nécessité où sont la plupart des ouvriers de céder pour avoir leur subsistance du moment, n’aboutissent en général à rien autre chose qu’au châtiment ou à la ruine des chefs de l’émeute. » Une enquête sur la nature et sur les causes de la richesse des nations (1776).Livre I, chapitre 8

[4] Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, La véritable scission dans l’Internationale situationniste (1972) Thèses sur l’Internationale situationniste et son temps §36

[5] 1984, (1948) : « La systématisation de l’intelligence que requiert le Parti de ses membres et qui est plus facilement réalisée dans une atmosphère de guerre, est maintenant presque universelle, mais plus le rang est élevé, plus marquée devient cette spécialisation.

C’est précisément dans le Parti intérieur que l’hystérie de guerre et la haine de l’ennemi sont les plus fortes. Dans son rôle d’administrateur, il est souvent nécessaire à un membre du Parti intérieur de savoir qu’un paragraphe ou un autre des nouvelles de la guerre est faux et il lui arrive souvent de savoir que la guerre entière est apocryphe, soit qu’elle n’existe pas, soit que les motifs pour lesquels elle est déclarée soient tout à fait différents de ceux que l’on fait connaître. Mais une telle connaissance est neutralisée par la technique de la doublepensée… »

[6] https://www.youtube.com/watch?v=b0ghLQSsrdU

[7] Guy Debord, La société de spectacle, § 109 (1967) : « Le mouvement ouvrier révolutionnaire, entre les deux guerres, fût anéanti par l’action conjuguée de la bureaucratie stalinienne et du totalitarisme fasciste, qui avait emprunté sa forme d’organisation au parti totalitaire expérimenté en Russie. Le fascisme a été une défense extrémiste de l’économie bourgeoise menacée par la crise et la subversion prolétarienne, l’état de siège dans la société capitaliste, par lequel cette société sauve, et se donne une première rationalisation d’urgence en faisant intervenir massivement l’Etat dans sa gestion. Mais un telle rationalisation est elle-même grevée de l’immense irrationalité de son moyen. Si le fascisme se porte à la défense des principaux points de l’idéologie bourgeoise devenue conservatrice (la famille, la propriété, l’ordre moral, la nation) en réunissant la petite-bourgeoisie et les chômeurs affolés par la crise ou déçus par l’impuissance de la révolution socialiste, il n’est pas lui-même foncièrement idéologique. Il se donne pour ce qu’il est : une résurrection violente du mythe, qui exige la participation à une communauté définie par des pseudo-valeurs archaïques : la race, le sang, le chef. Le fascisme est l’archaïsme techniquement équipé. Son ersatz décomposé du mythe est repris dans le contexte spectaculaire des moyens de conditionnement et d’illusion les plus modernes. Ainsi, il est un des facteurs dans la formation du spectaculaire moderne, de même que sa part dans la destruction de l’ancien mouvement ouvrier fait de lui une des puissances fondatrices de la société présente comme le fascisme se trouve être la forme la plus coûteuse du maintien de l’ordre capitaliste, il devait normalement quitter le devant de la scène qu’occupent les grands rôles des Etats capitalistes, éliminé par des formes plus rationnelles et plus fortes de cet ordre. »

[8] Dominique Lejeune, La France des début de la troisième république (1994), citant le vicomte de Meaux

[9] La république incarnée (2019)

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